Tant par la forme que par le fond, les auteurs dramatiques et les scénaristes sont, au cœur même de notre société, et chacun à sa manière, les miroirs des sens qui l’animent et la traversent, des sentiments qui l’agitent, des plaisirs et des souffrances humaines partagés par le plus grand nombre.
À ce titre, ils sont les révélateurs des mouvements du monde dans lequel ils vivent, les passeurs d’idées et d’émotions, d’humour caustique parfois, les sentinelles du ressenti de leurs contemporains.
Sans auteurs, plus de pièces de théâtre, plus de sorties au cinéma, plus de films à la télévision, plus de fictions radiophoniques ! Sans auteurs, plus de vie artistique et d’économie liée à la Culture : hôtels, restaurants, bars, taxes diverses, etc..., comme les commerçants d’Avignon ont pu s’en rendre compte avec l’annulation désastreuse du Festival 2003...
Les auteurs français, qui n’ont jamais été aussi nombreux et d’une qualité d’écriture aussi grande, représentent assurément l’une des forces vives de ce pays, une force indispensable. Ils appartiennent au monde de la culture, de la pensée, des loisirs et du divertissement.
En tant que vice-président de la SACD pour le THÉÂTRE, je limiterai ici mes réflexions à ce domaine, certain que mes collègues du cinéma et de l’audiovisuel soulèveront eux aussi des questions pertinentes.
Le théâtre, donc, et plus généralement le spectacle vivant !
Si le théâtre privé consacre aux écrivains de théâtre une place de plus en plus grande, et avec bien souvent des succès publics mérités, le théâtre public, en revanche, reste singulièrement à la traîne, ghétoïsant les auteurs contemporains francophones dans des petites salles et ne leur attribuant qu’un nombre modeste de représentations (moyenne nationale : 9 représentations par création !).
Les aides à l’écriture et à la création ne manquent pas : DMDTS, CNL, Fonds SACD, Association Beaumarchais, DRAC, Conseils régionaux, généraux, villes, subventions diverses, etc.
Tout cela favorise bien évidemment la mise en production des oeuvres, mais ne peut rien contre le calamiteux système actuel de diffusion des spectacles contemporains sur notre territoire, et encore moins à l’étranger.
Nos auteurs sont méconnus et leurs œuvres sous-exploitées !
La main mise des directeurs de Centres Dramatiques Nationaux (CDN) et de Scènes Nationales, majoritairement des metteurs en scène salariés, qui s’échangent leurs propres grands spectacles – adaptations de Classiques en veux-tu en voilà ! -, est l’une des causes majeures de la non-sensibilisation du public au théâtre contemporain et de la paupérisation des auteurs dramatiques.
Aujourd’hui, par ailleurs, de nombreuses officines associatives visant à la promotion des auteurs fleurissent ici et là, créant, à coups de subventions de toutes sortes, nationales et régionales, des salaires conséquents pour ce qu’il conviendrait d’appeler les “médiateurs culturels“. De ces aides, les auteurs, même réputés et sélectionnés par des comités professionnels, ne reçoivent que des miettes, sous forme de petites bourses ou de petits prix, leur permettant à peine de survivre.
De plus, lorsqu’ils ne sont pas intermittents du spectacle (directeurs de compagnies, metteurs en scène, acteurs…), les auteurs de théâtre, même si certains ont connu la célébrité, n’ont actuellement aucun soutien social digne de ce nom : ignorés des Assedic et de l’assurance-chômage auxquelles ils n’ont pas droit, renvoyés sans moyens à leurs désirs ou leurs difficultés passagères d’écrire, difficilement solvables pour les banques ou les agences immobilières, beaucoup d’entre eux, quand leur santé le leur permet, ne vivent que de petits boulots périphériques, souvent non déclarés, et de droits d’auteur maigrelets.
Ces réflexions valent aussi bien sûr pour les auteurs du Cirque et des Arts de la rue, lorsque ces derniers ne sont pas directement au cœur du spectacle.
Ce problème se pose avec d’autant plus d’acuité que l’on souhaite aujourd’hui développer une transversalité – ce qui est en soi une excellente initiative ! – entre le théâtre, la danse, le cirque et les arts de la rue, voire même l’audiovisuel (captations).
J’ai accepté d’être l’un des parrains de ce nouveau site initié par la SACD, www.2007culture.org, parce que la place des auteurs me semble fondamentale au cœur de la Cité, comme elle l’était fort justement au temps des Grecs, et que les discours politiques que j’entends actuellement à droite et à gauche me paraissent négliger cruellement le volet culturel, pourtant fondamental dans une démocratie.
QUATRE QUESTIONS AUX CANDIDATS :
1) Trouvez-vous normal que des auteurs ayant publié chez des éditeurs réputés plus de cinq ouvrages et ayant vu cinq de leurs œuvres jouées sur des scènes nationales ou dans des théâtres privés ne puissent pas accéder à l’équivalent d’un SMIC et ne bénéficient pas des Assedic, contrairement aux autres intermittents du spectacle ? En matière d’art, ce que l’on appelle le “travail invisible“ fait intégralement partie de l’activité quotidienne d’un auteur.
2) Quelles actions comptez-vous entreprendre concrètement pour valoriser la place des auteurs contemporains francophones dans les théâtres, les institutions théâtrales, et pour sensibiliser l’éducation nationale à leurs œuvres, plus parlantes aux yeux des jeunes (du public de demain !) qu’un Musset, un Marivaux ou un Tchékhov ? Intensifierez-vous réellement, et avec les moyens nécessaires, les résidences d’auteurs au sein des établissements scolaires ?
3) Développerez-vous une politique déterminée de commandes aux auteurs (Théâtre, Cirque, Danse, Arts de la rue) D preuve d’une réelle prise de conscience de leurs difficultés et de leur importance pour la société -, avec des enveloppes budgétaires adéquates pour les théâtres, les lieux d’expression artistique et pour les compagnies ?
4) L’édition théâtrale française – et plus généralement la petite édition – est aujourd’hui sinistrée. Les ventes d’un ouvrage, globalement, ne franchissent guère les 300 exemplaires lorsque l’œuvre n’est pas encore jouée, et dépassent rarement le cap des 800 en cas de représentations (dont la moyenne dans le frileux théâtre public, je le rappelle, est de 9 pour une création).
Certes, sous l’impulsion de la SACD, du CNL, des Écrivains Associés du Théâtre (EAT) et de l’Association des Nouvelles Écritures Théâtrales (ANETH), le Ministère a créé, il y a deux ans, fort intelligemment, le “Grand Prix de Littérature Dramatique“. Hélas, il faut bien constater maintenant, avec un certain recul, que ce Grand Prix a peu d’effet sur les ventes des ouvrages des lauréats.
Les raisons en sont simples :
- Absence quasi totale des auteurs de théâtre dans les medias, presse écrite et émissions culturelles sur les chaînes.
- Absence de mise en valeur de leur travail, fondateur des spectacles, et ce au profit, bien souvent, des acteurs connus qui les interprètent.
- Absence de véritables rayons “Théâtre“, dignes de ce nom, dans les librairies généralistes et absence de sensibilisation des libraires, qui préfèrent pour la plupart vendre sans effort du best-seller et du bouquin bien calibré et “vu à la télé“... Pour information, rappelons qu’il n’existe qu’une quinzaine de librairies spécialisées dans le spectacle vivant sur l’ensemble du territoire français.
- Absence de soutien approprié aux sites Internet, très nombreux et très professionnels, qui font la promotion des auteurs de théâtre et de leurs ouvrages.
- Existence de facto d’un système désastreux en France pour la diffusion et la distribution des livres de théâtre et de la petite édition, malgré le travail efficace et les aides du CNL au monde de l’édition.
Devant ces constatations cruelles et irréfutables, que comptez-vous faire pour développer la diffusion et la distribution des livres de théâtre ? Les libraires généralistes sont-ils aujourd’hui les mieux placés, malgré la loi de 85, dite Loi Lang, pour sauver l’édition théâtrale française ? Un autre système spécifique à la particularité de la littérature dramatique ne devrait-il pas être étudié de façon approfondie ?
Christian Rullier
Vice-président SACD - Théâtre